DAS MÄRCHEN, ou LE SERPENT VERT, conte de Goethe (1795).

« Il s’agit d’un conte merveilleux à tous les points de vue » écrit son traducteur, Oswald Wirth en 1922.

En janvier 1993, Emmanuel travaillait déjà sur ses projets des contes de Goethe et de Dostoïevski, et il m’a fait une version française du livret du Serpent vert, pour que je suive le cheminement de ses idées. Il poursuivait avec passion le rêve d’un spectacle total, à la façon de Wagner ou de Stockhausen, et lié aussi aux écrits de Kandinsky et au mouvement du Bauhaus et du Cavalier Bleu. Mais ce n’est qu’en 2005, quand nous nous sommes installés dans la campagne bretonne qu’il s’est vraiment lancé avec un grand enthousiasme, et une aussi grande anxiété, dans la réalisation concrète de ses projets scéniques.

Le premier fut Das Märchen, un conte symbolique de Goethe, dit aussi Le Serpent Vert, couvé depuis vingt ans, parmi d’autres projets, tous ébauchés par des commentaires écrits, sur le texte, la prosodie, la mise en scène, et des esquisses musicales, ainsi que des pièces musicales indépendantes.

Emmanuel avait imaginé en faire un opéra dont il avait une vision intérieure très intime, très exigeante, et dès le début il s’est heurté avec les différents partenaires. Il ne voulait surtout pas écrire une partition et puis la confier aveuglément à une équipe d’opéra et à un metteur en scène sans se sentir accepté, écouté et compris. La réciprocité restant difficile à définir. Son premier souhait était de rencontrer le metteur en scène, et de composer la musique au fur et à mesure de la mise en scène, en suivant les variations de son imagination et de leur dialogue. Mais aucun bien sûr n’avait le désir ni le temps de s’investir dans un tel programme, et ce fut sa première grande déception. Après quelques échanges polémiques avec le directeur de l’opéra de Lisbonne, celui-ci nous a présenté un premier metteur en scène, avec lequel Emmanuel a d’abord sympathisé, puis très vite rompu. Il en fut de même avec le chorégraphe. Il voulait tout contrôler afin que le spectacle soit conforme à ce qu’il s’était représenté au fil des années, et qui pour lui se mariait parfaitement avec le texte comme avec sa musique.

Pendant ce temps, il m’a demandé de lui faire une mise en scène avec des marionnettes et des décors comme il me voyait faire avec ma troupe de théâtre d’enfants. Il assistait souvent à nos répétitions, et cela lui plaisait beaucoup. J’ai encore simplifié le livret pour les gamins, mais c’était trop difficile pour eux. Nous avons donc travaillé avec les marionnettes et je lui ai fait une maquette. Avec Mario Vieira de Carvalho, il voulait que notre version théâtrale du Serpent Vert soit représentée à Lisbonne en même temps que l’opéra, mais ce fut refusé pour ne pas les mettre en concurrence.

Après l’abandon du premier metteur en scène, nous sommes allés à Amsterdam rencontrer Pierre Audi avec Luis Pereira Leal qui soutenait inconditionnellement le projet d’Emmanuel. Nous avons été accueillis fort courtoisement et nous avons pu voir sa belle mise en scène de la Walkyrie de Wagner, mais il a décliné la proposition d’Emmanuel. Il faut beaucoup de temps et de confiance pour monter un spectacle au rythme des notes, des images et des idées d’un compositeur aussi original et exigeant.

Emmanuel a donc continué de composer sa partition avec ma voix disant le texte en français, pour des chanteurs en allemand, et des petits personnages dans un décor de carton et de tissus peints. Il n’osait pas bien sûr imposer notre travail à une maison d’opéra, mais le simple fait de voir se déployer cette histoire sous ses yeux, et de pouvoir intervenir dans son déroulement, ses couleurs, ça l’aidait à écrire. Six mois avant les répétitions, l’opéra de Lisbonne lui a donc proposé une femme metteur en scène, allemande, et expérimentée. Il l’a rencontrée en juin 2007 à l’IRCAM, lui a expliqué de façon ô combien détaillée ce qu’il voulait, lui a donné ses écrits sur le sujet, et il est rentré en disant qu’elle l’avait écouté, lui avait posé quelques questions, mais qu’il ne savait rien de ce qu’elle pensait.

Opéra Sao Carlos de Lisbonne, janvier 2008 : dès les premières répétitions, ce fut pour lui une catastrophe. Après colère et incompréhension mutuelles, ils ne se sont plus adressé la parole pendant les répétitions, les conférences, les représentations, et Emmanuel a dit et écrit publiquement qu’il reniait cette mise en scène, tandis que la metteuse en scène demandait qui aujourd’hui pouvait s’intéresser à ce genre de texte du 18ème siècle.

Ce récit de Goethe est un conte féerique et symbolique, et devait le rester. De tout temps les contes ont été anachroniques, toujours ils furent invraisemblables, et toujours mystérieux. C’est ainsi qu’ils fascinent les petits et les grands et traversent poétiquement les siècles.

Quand il a vu sur la scène une télévision où passait une vidéo de Walt Disney, un frigo, des feux follets travestis en chanteurs afro américains, la classe en moins hélas, trousser le Serpent Vert travestie en poupée Barbie sur un canapé, Emmanuel avait les larmes aux yeux. Pourtant, les musiciens, les chanteurs et les comédiens furent tout à fait remarquables, et il était ému d’entendre sa musique. Il se jouait sur cette scène deux événements étrangers l’un à l’autre, et qui ne pouvaient pas se comprendre.

C’est la raison pour laquelle je dépose ici les archives de notre travail.

Cet opéra, Das Märchen, m’est dédié.

Das Märchen, le Serpent Vert

C’est l’histoire de la belle princesse Lilia, prisonnière d’un sort funeste car tout ce qu’elle touche de vivant meurt, tandis qu’elle redonne vie à ce qui est mort. Mais deux Feux Follets espiègles veulent faire sa connaissance et traversent le Fleuve avec le vieux Passeur. Ils s’agitent beaucoup et font tomber une pluie de pièces d’or dans la barque, ce qui contrarie le Passeur, gardien du Fleuve qui ne supporte pas ce métal et n’accepte que les fruits de la terre. Les Feux Follets partent donc avec une dette de trois choux, trois artichauts et trois gros oignons. Le Passeur récupère l’or dans son bonnet et va l’enfouir dans les rochers où dort le Serpent Vert, une Serpente qui est ravie et se précipite pour avaler l’or gloutonnement.

C’est alors qu’elle aperçoit les Feux Follets qui s’amusent à semer l’or.

Elle est devenue lumineuse et découvre sa grotte brillamment éclairée, et les quatre Rois d’or, d’argent, d’airain et composite.

Poursuivant leur chemin, les Feux Follets vont frapper chez la Vieille. Dans sa maison, les murs de pierres sont couverts d’or, et les Feux Follets l’avalent en riant pour se ragaillardir. Elle les trouve si charmants qu’elle accepte de payer leur dette auprès du Fleuve avec les fruits de son jardin. Mais son petit chien a avalé quelques pièces d’or et en est mort. Tandis qu’elle s’en désole, son mari, l’Homme à la Lampe, lui conseille de mettre aussi son chien dans son panier, et d’aller voir la belle Lilia pour qu’elle lui redonne vie. En chemin, La Vieille rencontre le Géant dont l’ombre lui prend un chou, un artichaut et un oignon, si bien qu’elle ne peut plus payer la dette. Le Passeur lui fait promettre au Fleuve de s’en acquitter très vite, en trempant sa main dans l’eau, ce qu’elle promet, mais sa main est devenue toute noire et elle s’affole. Le Passeur a déposé le Prince sur la berge, et la Vieille fait avec lui le chemin vers Lilia. Le Prince est impulsif et dès qu’il touche sa fiancée, il tombe sans connaissance et vite la Serpente l’entoure de son cercle magique pour le protéger de la mort. La Vieille part en courant chercher son mari dont la Lampe magique peut rompre le sort avant le coucher du soleil. Quand le Prince revient à lui, la Serpente les fait traverser sur son arche, puis, se sacrifiant, se décompose en une multitude de pierres précieuses.

Alors le cortège entre dans la grotte qui devient un Temple et sort de terre, de même que la cabane du Passeur se transforme en un petit temple d’argent. Le roi composite s’effondre, dévoré par les feux Follets, tandis que les trois autres rois passent leurs pouvoirs au Prince.

Le jour s’est levé, et tout a changé : un pont magnifique enjambe le Fleuve, sur lequel passe une foule bigarrée, la Vieille a rajeuni, et seul le Géant mal réveillé sème un peu de panique en bousculant tout le monde, mais il se fige sur la grand place en une grande horloge dont l’ombre désormais indique les heures.

Les Feux Follets sont si joyeux qu’ils sèment encore une multitude de pièces d’or que les passants ramassent avidement, puis tout se calme et la vie continue.

LE SERPENT VERT

helene borel hetzel© 2018